Custodie de Terre Sainte

Les gardiens du tombeau du Christ

La Custodie de Terre sainte célèbre cette année le 800e anniversaire de la présence franciscaine au Levant. Depuis son quartier général du couvent Saint-Sauveur, au cœur de Jérusalem, l’institution veille sur les sanctuaires et s’efforce d’endiguer l’exode des chrétiens.

 

L’étoffe sombre de leur habit s’est depuis longtemps fondue dans le décor. Des allées silencieuses du couvent Saint-Sauveur aux venelles animées du souk, les franciscains établis à Jérusalem arpentent la vieille ville avec le naturel de ceux qui auraient grandi là. Originaires de Russie, du Nicaragua, du Congo, d’Italie… et bien sûr aussi du Proche-Orient, ils ont appris à se repérer dans ce dédale de ruelles et cet entrelacs de coutumes centenaires.

 

A chaque carrefour, leur marche est ralentie par des habitants qui se pressent pour les saluer. « Comment allez-vous, mon père ? » interrogent les habitués de leur messe dominicale comme les commerçants musulmans au seuil de leur boutique. Certains leur doivent presque tout, d’autres leur témoignent une déférence teintée d’appréhension. Mais en ce lieu déchiré par les querelles de mémoires et de préséance, chacun semble leur reconnaître une place singulière. Au cœur de l’été 1217, alors que Saladin venait de reprendre Jérusalem aux croisés, un groupe de frères mineurs envoyés en mission par saint François d’Assise, arriva enTerre sainte. En première ligne dans un environnement souvent hostile, ils y sont longtemps restés les seuls représentants de l’Eglise catholique. Huit cents ans plus tard, leurs successeurs veillent sur une communauté vacillante.

 

 

Le frère italien Francesco Patton, nommé en mai 2016 à la tête de la Custodie de Terre sainte, résume d’un ton placide cette histoire qui enjambe les siècles : « Le rôle des Franciscains aujourd’hui s’inscrit dans le prolongement de leur présence originelle - une présence missionnaire et pacifique dans un contexte où le christianisme n’était pas la religion majoritaire. » Aux murs du vaste réfectoire où les 80 frères de Saint-Sauveur prennent chaque jour leur repas, deux tableaux illustrent son propos. L’un met en scène un Franciscain en train d’évangéliser les populations musulmanes. L’autre représente Nicola Tavelic, premier martyr de l’ordre en Terre sainte, brûlé vif en 1391. Les persécutions, souligne toutefois Francesco Patton, n’ont jamais empêché les Franciscains de tracer leur sillon. « En 1342, le pape Clément VI nous a confié le mandat de protéger les sanctuaires chrétiens. A l’époque, on n’en comptait que trois : le Saint-Sépulcre et le Cénacle à Jérusalem, la basilique de la Nativité à Bethléem. Mais aujourd’hui il y en a plus de 70. » Les plus importants sont administrés, selon des règles gravées dans le marbre de la tradition, en ­partenariat avec les Eglises grecque orthodoxe et ­arménienne apostolique. « Sur chacun de ces sites, poursuit le custode, nous célébrons l’amour de Dieu par la prière et ­sommes au service des habitants comme des pèlerins. »

 

Le couvent Saint-Sauveur, dont le clocher toise les dômes gris du Saint-Sépulcre et surplombe les minarets du Noble Sanctuaire, est une ville dans la ville. ... « Le couvent ne nous appartient pas, corrige le frère Stéphane ­Milovitch, et nous ne sommes ici que des employés au service du Saint-Siège. » ...

 

Les franciscains, non contents de veiller sur les sanctuaires, se voient comme les gardiens indispensables de ce qu’ils ­appellent les « pierres vivantes » de Terre sainte. La vieille ville de Jérusalem, dont la population est estimée à près de 40 000 habitants, ne compte plus qu’environ 6 000 chrétiens dont 3 000 catholiques - soit environ trois fois moins qu’en 1948. Le marasme économique, l’occupation israélienne et l’inquiétude suscitée par la montée du fondamentalisme islamique ont chassé le gros de la communauté vers l’Europe ou les Etats-Unis. Mais la Custodie refuse de baisser les bras et déploie ­d’importants moyens pour endiguer cet exode.

 

La mémoire de ces huit siècles, ponctuée par des phases d’affirmation et des périodes de repli, est archivée avec soin dans un local maintenu à température constante. Une bulle datée du 1er février 1230, par laquelle le pape invite le patriarche de Jérusalem à faire bon accueil aux Franciscains, y côtoie la liste des frères emportés par la peste, le choléra ou la vieillesse. L’épée que le custode utilisa, à partir du XIIIe siècle, pour adouber les chevaliers du Saint-Sépulcre, repose à l’abri de l’humidité. Plus de 10 000 firmans, ces décrets royaux dictés par les sultans mamelouks et ottomans pour codifier les droits et les devoirs de telle ou telle communauté, y sont également conservés. Jusqu’à ce jour, les Franciscains s’appuient sur ces documents pour étayer leurs revendications ou régler les relations entre églises. Le plus illustre est sans doute celui par lequel le sultan Abdülmecid Ier, fatigué d’arbitrer d’incessantes querelles entre moines, figea en 1852 les usages en vigueur dans la basilique du Saint-Sépulcre. Il délimite en détail le territoire ainsi que les prérogatives des congrégations présentes dans l’édifice et interdit toute modification à cet agencement. Une échelle en bois, abandonnée sur un parapet de la façade depuis plus de cent cinquante ans, symbolise le caractère intangible de cette règle.

 

Toutes les trois semaines, c’est en son nom que le frère croate Sinisa Srebrenovic pénètre dans l’édicule qui abrite le tombeau du Christ muni d’un seau en plastique rouge et d’un balai. Accompagné de quelques laïcs, il a un peu plus d’une heure pour astiquer et parfumer de nard la plaque de marbre posée sur le lit funéraire, lustrer les ornements en argent et remplir leurs lampes à huile - le tout sous le regard sourcilleux de ses collègues grecs et arméniens. La première fois qu’il a retiré ses sandales pour monter sur la tombe et nettoyer les icônes supérieures, le sacristain confie s’être senti « un peu mal à l’aise ». « Mais c’est un moment important, à l’occasion duquel nous ­défendons notre droit d’être présent et de jouer un rôle sur le lieu de la Résurrection », dit-il. Le couvent aménagé dans les coursives du Saint-Sépulcre héberge 10 franciscains qui vivent au rythme de liturgies et de processions millimétrées. Les Grecs et les Arméniens y possèdent aussi un monastère, tandis que les Syriaques, les Coptes et les Ethiopiens sont installés à ­l’extérieur. « Imaginez une maison dans laquelle six familles aux habitudes si différentes seraient contraintes de cohabiter », soupire le frère irlandais Fergus Clarke. A l’entendre, les relations entre les églises présentes dans la basilique sont le plus souvent « respectueuses et coopératives ». Et ce, même s’il arrive encore que des désaccords sur l’interprétation du statu quo dégé­nèrent en dispute, voire en bagarre générale, comme en novembre dernier, entre prêtres grecs-orthodoxes et arméniens.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Figaro Magazine - vendredi 30 mars 2018   

 

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